Panelectronics Avril 1986
L'aventure d'un bruxellois nommé Léon Halfin…

Si vous avez moins de trente ans, la notion de tube électronique, qui portait le nom ô combien évocateur de lampe, n'évoque rien d'autre qu'un composant utilisé autrefois en électronique et dont vous ne connaissez sans doute même pas les principes de fonctionnement.

Du temps où l'électronique était surtout le domaine de la T.S.F. (Télégraphie Sans Fils – à lire Tézèf), la lampe régnait de son plein éclat et méritait amplement son nom car comme disait un de mes anciens professeurs, « certaines lampes éclairaient et chauffaient à un point tel qu'un poste de radio à 4 lampes permettait de faire frire une omelette ». Le brave homme exagérait, bien entendu, et ceci n'a d'autre but que de vous rappeler la différence qui existe entre l'électronique d'aujourd'hui et celle de nos arrières-grands-parents. La chance étant parfois du côté du journaliste, il m'a été donné de rencontrer un homme dont la vie est tout entière consacrée à ce composant d'un autre temps : la lampe électronique . Et comble de bonheur, cet homme a gardé suffisamment de verdeur et de mémoire que pour me confier les péripéties qui ont émaillé sa vie qui fut tout sauf quelconque.
En plus du fait, déjà extraordinaire de pouvoir porter sans aucun doute, le pseudonyme de « Monsieur Lampe Electronique », il ajoute la qualité non négligeable d'être le père de deux enfants, un garçon et une fille, qui ont repris, l'un le flambeau sous une forme plus moderne, et l'autre qui est arrivé à être une célébrité mondialement connue.
Enfin le fait de trouver ce personnage à Bruxelles n'est pas le moins extraordinaire.
Léon HALFIN, 74 ans, bon pied, bon œil est un vrai Bruxellois puisque c'est la seule ville de Belgique où il ait habité depuis 1929, date à laquelle il est arrivé en Belgique de sa lointaine Russie.
En ce temps où la crise économique sévissait encore bien plus qu'aujourd'hui mais où l'aide sociale n'avait pas l'ampleur qu'elle connaît de nos jours, notre homme commença à travailler afin de gagner sa vie aux établissements Tunsgram situé à Bruxelles, pour le salaire, ma foi fort honorable de l'époque, de 160F par semaine. Il put ainsi admirer de près ce qui allait plus tard devenir la passion de sa vie: la lampe radio. Pendant une dizaine d'années, il travailla ainsi chez Tunsgram jusqu'au moment où les persécutions nazies le forcèrent à rechercher des cieux plus accueillants. En 1942, après de multiples péripéties au cours desquelles il put se rendre compte qu'il était né sous une étoile favorable, il parvint enfin en Suisse sous le couvert d'une fausse identité : Monsieur Léon Desmet. Le passeur qui lui fit passer la frontière le soulagea de la très estimable somme de 10.000F et il ne dut qu'à la bonne volonté du douanier de pouvoir rester en Suisse. Il y résida jusqu'à la fin de la guerre en utilisant, pour subsister son don inné pour les affaires.

lors d'un salon professionnel
De retour à Bruxelles, Monsieur Halfin décida de continuer à s'occuper des lampes de T.S.F. non plus en travaillant chez Tunsgram mais en se lançant à son compte dans la vente des fameuses lampes. A l'aide des quelques échantillons mis dans une petite valise, il réussit à gagner les premiers jours plus du double de son salaire hebdomadaire. Ce résultat l'encouragea à persévérer.
Lorsque l'occasion se présente, en face d'un interlocuteur curieux et intéressé, Léon HALFIN n'est pas avare d'anecdotes. Par exemple, celle où il raconte comment il a acheté un certain nombre de lampes dans une grande rue commerçante de Charleroi pour les revendre dans l'heure, à quelques centaines de mètres de là, dans la même rue, à un autre commerçant qui sans doute ne sortait jamais de sa boutique, ou encore celle-ci que je retranscrit textuellement :
en 1947, la S.B.R. (Société Belge de Radio) téléphone et lui dit « Halfin, nous avons des lampes à liquider parce que, tu sais que puisque les nouveaux modèles Rymloch (un nouveau modèle de socquet) vont sortir sur le marché, les anciens modèles deviendront invendables. Si tu peux venir, je te ferai un bon prix. »
A son arrivée à la S.B.R. notre homme voit un vent de panique courir parmi ses interlocuteurs. Le stock de lampes doit absolument être réalisé pour faire place au nouveau type. « Léon, prends place et note : nous désirons vendre dix-neuf cents 5Y3 (un tube redresseur)… qu'en offres-tu ? Le prix normal est de 15 F et nous te le laissons à 5F, d'accord ? Oui, bien entendu… »

Ensuite on propose à Léon deux mille neuf cents 6BQ7A dont le prix de vente est de 25F. Devant le peu d'empressement du candidat acheteur, le vendeur accepte de les céder gratuitement. Cette même lampe s'est revendue il y peu pour plus de trente francs.
Un moment de joie dans ses bureaux bruxellois
Cette aventure fut l'occasion d'une leçon qui ne fut pas perdue pour notre commerçant. En effet, ce n'est pas parce qu'une lampe ne trouve pas d'acquéreur aujourd'hui en Belgique, qu'il en est de même autre part dans le monde.
D'autres circonstances permettent également de juger le sérieux en affaires de mon interlocuteur. En 1949, la BELL Téléphone avait conclu un important contrat, pour lequel elle avait besoin de lampes d'un type courant. La société d'Anvers fit appel à ce fournisseur déjà connu pour ses prix intéressants. Après avoir souligné la fiabilité nécessaire du matériel pour maintenir le bon renom de la société, la BELL acheta chez Léon HALFIN plus de 250 000 lampes par an. Et puis, un beau jour, un grand fabricant dont la production avait été évincée par les Ets HALFIN insinua que des lampes acquises à si bas prix ne pouvaient être de bonne qualité.
Pris de peur, le responsable de la BELL

convoqua le commerçant de Bruxelles afin de vérifier s'il n'y avait pas de problèmes. Sur 226.400 lampes vendues 146 s'étaient révélées défectueuses ! (Or la production des lampes se faisait avec 2% de rebut). Inutile de dire que notre Léon eu droit à des excuses et à des félicitations. C'est dit-il son plus beau souvenir professionnel.
70 ème anniversaire
Léon enfant
Léon HALFIN ne possède pas seulement une connaissance approfondie des tubes électroniques, il en a fait la passion de sa vie. Il parcourt le monde à la recherche des ces éléments électroniques dont les utilisateurs obligés sont prêts à donner le gros prix pour être dépannés.
Ses sources d'approvisionnement, qui sont parfaitement honorables, mais qu'il ne tient pas à renseigner pour des raisons évidentes, sont situées dans le monde entier.
La chasse aux fonds de greniers et aux arrière-boutiques situés dans des pays où l'électronique est moins évoluée que chez nous, l'entraîne parfois dans des situations bizarres ou curieuses. Notre homme d'affaire n'est pas très souvent derrière son bureau à Bruxelles. Les quatre-vingts pour cent de son temps se passent en déplacements aux quatre coins de la terre. Les barrières politiques n'existent pas pour lui ni les rideaux de fer ou autres. Sa carte de visite lui ouvre toutes les portes, au plus haut niveau.
Système de cotation des tubes
Ses clients se recrutent parmi les forces armées de tous les bords et entreprises privées de tous les horizons. Il est le dernier recours auquel s'adressent les utilisateurs qui désespèrent de pouvoir encore remplacer les tubes électroniques de vieux équipements qui, dans certaines parties du monde, fonctionnent et oeuvrent toujours. Si nos industriels éprouvent des difficultés à se conformer à la législation qui permettrait de pénétrer utilement le marché japonais, par contre cela fait de longues années déjà que Léon Halfin vend au japon sans aucun problème.
Bien plus remarquable est le fait que 95% du chiffre d'affaires sont réalisés à l'exportation alors qu'il s'agit d'un produit dont la production ne se fait plus chez nous. Et, les Etats-Unis ne sont pas parmi les derniers clients de la firme bruxelloise.
Au sujet des Etats-Unis, une circonstance supplémentaire joue. Vous le croirez ou non mais notre spécialiste de la lampe électronique n'est autre que le père de Diane von Fürstenberg, l'ex-épouse du prince Egon von Fürstenberg et reine de la vie mondaine new-yorkaise.
Il y a dix ans, elle fit la page de couverture de la revue Newsweek. On sait les chiffres fabuleux qu'atteignirent les entrerpises commerciales de Diane von Fürstenberg.
Léon et ses deux enfants : Philippe et Diane

On peut donc facilement comprendre que la conjonction de deux personnalités comme celles du père et de la fille ouvraient aisément toutes le portes aux U.S.A.
Il suffit de rappeler la réception que donna Diane en l'honneur des 70 ans de son père et qui rassembla tout le « gratin » de la société new-yorkaise, sans parler des invités belges qui firent le déplacement jusqu'aux States.
Philippe, le fil de Léon ne partage pas la passion de son père pour les tubes électroniques mais n'en a pas néanmoins pour cela, choisi une voie trop éloignée.
Il s'est, en effet, spécialisé dans la commercialisation des « vieux » semi-conducteurs. Et bon sang ne peut mentir, le succès de son entreprise est total.
Ce que vous ne trouverez pas chez le père, la société Comset, fondée par le fils, vous le fournira… Il s'agit bien du changement dans la continuité, dans la droite ligne de l'évolution électronique.
Léon HALFIN, homme d'affaire bruxellois, est un veritable livre d'histoires sur l'évolution de l'électronique, dont on ne se lasse pas d'entendre les récits, pleins de vie, d'humour, de philosophie, mais surtout de folle passion pour LA LAMPE.